Packaging & Speciality Papers

Papiers barrières ou plastique ? Pas si simple

Victoria Hattersley s’est entretenue avec René Köhler, Head of Business Development Packaging Solutions chez Sappi Europe, au sujet des papiers barrières et de la volonté de Sappi d’en étendre l’utilisation à une époque où l’industrie commence à délaisser petit à petit les matériaux d’origine fossile.

En matière d’emballages barrières, le marché a beaucoup changé en 10 ans. Pendant des années, les matériaux souples laminés multicouches et avec revêtement en polyéthylène, non recyclables, ainsi que l’aluminium ont constitué les principales options d’emballage pour les denrées périssables. Mais la situation a évolué. Bien qu’ils ne soient certainement pas en mesure de « remplacer » le plastique, nous assistons chaque année à l’arrivée de papiers barrières de plus en plus sophistiqués.

Mais tous les papiers barrières ne se valent pas. Soyons honnêtes, certains sont d’excellentes barrières, d’autres, pas vraiment. Alors, comment faire le tri entre les solutions qui changent vraiment la donne, et celles qui relèvent purement de la mascarade écologique ?

« Sur le marché, beaucoup de personnes disent offrir des papiers barrières, mais qu’entendent-ils exactement par-là ? Tout papier contenant une couche d’un autre matériau peut être appelé ‘papier barrière’, mais cela ne veut pas dire nécessairement qu’il remplit les exigences du marché, » explique René Köhler. Il affirme que le but ultime de Sappi, en tant que spécialiste des papiers barrières, est de remplacer l’aluminium et les pelliculages multicouches en plastique et d’offrir une alternative vraiment durable, conforme à toutes les exigences du marché en termes de performance. L’entreprise a déjà progressé dans ce sens, avec par exemple son Sappi Guard Gloss 4-OHG – un papier couché une face brillant, avec un revêtement barrière hautement fonctionnel et une fonction de thermoscellage, qui convient aux applications alimentaires et non alimentaires.

Dans l’industrie et au-delà domine la perception que les papiers barrières ne peuvent pas être recyclés car ils doivent contenir un revêtement à base de polymères destiné à protéger le produit. Mais René précise que cela n’est pas le cas – et qu’un papier contenant une couche à base de polymères peut rejoindre les circuits de recyclage existants ; comme nous le verrons plus tard, une partie du problème réside plutôt dans l’inadaptation des infrastructures existantes. Avec des sujets aussi complexes, il est parfois utile de revenir à une question plus fondamentale. Voici la nôtre :

 

Comment définit-on exactement le plastique ?

Pour la majorité d’entre nous, la réponse est relativement simple : le plastique est un terme générique qui désigne la vaste famille des matériaux synthétiques ou semi-synthétiques aujourd’hui sur le marché, fabriqués à partir d’une variété toujours plus diverse de matières premières organiques telles que les combustibles, la cellulose, le gaz, le sel, etc.

À René d’affirmer toutefois qu’il est nécessaire de clarifier – voire redéfinir – la nature du plastique si nous voulons remettre en question les croyances usuelles à propos des papiers barrières. « Si on prend un emballage plastique rigide, on est face à un plastique structurel qui ne peut clairement pas entrer dans un circuit du recyclage papier. Mais à nos papiers, nous ajoutons de très minces couches fonctionnelles de polymères. Nous pensons qu’il est indispensable de bien distinguer les deux polymères – structurels et fonctionnels – car les seconds, s’ils sont conçus correctement, devraient pouvoir être retraités dans le flux de déchets papier puisque les couches fonctionnelles peuvent être retirées des fibres. Nous ne disons pas que nos papiers barrières ne contiennent aucun plastique, car cela serait mensonger ; tout dépend de la définition que vous utilisez. »

En faisons-nous de trop ?

C’est une question intéressante, mais Sappi a conscience qu’il reste beaucoup de travail à faire pour convaincre encore plus de propriétaires de marques d’amorcer la transition papier pour leurs produits de grande consommation (PGC). Ainsi, tout pourrait – si l’on regarde la vérité en face – se résumer à un simple compromis ; une réévaluation de la durée de conservation de leurs produits. Exigeons-nous trop d’emballage aux dépens de l’environnement ? René semble suggérer que, dans certains cas, certaines barrières complexes que nous utilisons actuellement, aussi impressionnantes soient-elles, sont peut-être trop sophistiquées.

« Les propriétaires de marques nous confient souvent des exigences fonctionnelles très élevées, mais à l’heure actuelle, le défi pour eux est d’identifier la protection dont leurs produits ont réellement besoin. Voulons-nous poursuivre sur la même voie, ou arriverons-nous à faire un compromis sur la durée de conservation pour utiliser des matériaux plus durables ? Je crois que dans beaucoup de cas, c’est possible, à condition de changer un peu nos mentalités. »

Mais cela ne signifie pas qu’il faut sacrifier la fonctionnalité – le pire serait évidemment que le défaut de fonctionnalité génère encore plus de gaspillage alimentaire, donc les barrières se doivent d’offrir une protection adéquate contre l’humidité, l’oxygène, la chaleur, protéger les arômes, etc. Simplement, les PGC sont peut-être suremballés quand on tient compte des exigences actuelles de durée de conservation. Peut-être le moment est-il venu de repenser tout cela, non ? Utiliser des barrières qui protègent le produit neuf mois au lieu de 12 pourrait déjà faire une différence significative pour l’environnement.

« Nous essayons de réaliser ces applications sur mesure, en fonction du besoin. Nous discutons de chaque projet avec les propriétaires de marques, déterminons leurs critères minimaux et identifions de notre côté le matériau d’emballage qui convient à leur application. »

 

Quelle prise d’action pour l’ensemble de l’industrie ?

Bien sûr, les propriétaires de marques ne sont pas seuls concernés ; l’industrie tout entière doit s’adapter à l’inévitable essor des papiers barrières auquel nous allons assister dans les années à venir. Le problème, c’est que, jusqu’à présent, la majeure partie des papiers recyclés sont des papiers graphiques, et les recycleurs ont l’habitude de ce papier. Mais cela ne peut pas continuer comme cela dans le futur, de l’avis de René : les infrastructures de recyclage doivent se préparer à traiter les matériaux barrières à l’échelle nécessaire.

« L’infrastructure est-elle entièrement prête aujourd’hui ? En toute sincérité, non. Il reste beaucoup à faire. Certains recycleurs sont tout à fait désireux d’intégrer les papiers barrières, et d’autres sont plus habitués aux papiers ‘purs’. Nous devons faire passer le message que nos papiers barrières sont tout à fait recyclables et qu’il n’est pas compliqué de les intégrer dans la chaîne du recyclage, à condition que l’industrie soit préparée à faire les petits changements que cela nécessite. »

Il faut également tenir compte de la partie production : les fabricants peuvent avoir certaines craintes quant à l’aptitude du papier à passer dans les machines de transformation et de conditionnement existantes. Faudrait-il des gros investissements – voire une complète restructuration des équipements – s’ils devaient traiter les volumes de papiers barrières que Sappi et d’autres espèrent voir dans le futur ?

René affirme que non, bien qu’il comprenne les craintes : « Ces lignes de conditionnement sont habituées à travailler avec des films, or, le papier est un matériau très différent : il se déchire facilement, n’est pas aussi résistant à la perforation, etc. Toutefois, contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela ne requiert pas des dépenses importantes. Notre but est que ces barrières puissent passer sur les lignes d’emballage existantes, avec juste quelques modifications, pour que les propriétaires de marques n’aient pas à investir dans des nouvelles technologies. »

 

Nous avons besoin de plastique – mais de combien ?

Une question revient sans cesse quand nous parlons aux producteurs de papier, et c’est une grande question : que dirait Sappi à ceux qui soutiennent que l’impact environnemental global de la production de papier est supérieur à celui du plastique ? Nous avons entendu des réfutations convaincantes à cet argument – par exemple, que l’industrie papetière utilise aussi beaucoup d’énergies renouvelables, ou qu’il faut tenir compte de l’ensemble de l’analyse du cycle de vie – mais le fait est que, pour être produit, le papier demande effectivement une grande quantité d’énergie et de ressources par rapport au plastique.

Pour Sappi, tout est une question de pragmatisme : nous devons composer avec les réalités d’aujourd’hui. « En termes de consommation d’énergie, oui, le papier est gourmand, mais il ne faudrait pas perdre de vue le problème des déchets plastiques. Le problème n’est pas tant l’Europe, où les infrastructures s’améliorent, mais davantage les pays en développement – l’Asie et le Moyen-Orient, par exemple – où aucune infrastructure de recyclage n’est encore en place. »

Dans ces régions, dit-il, la tâche est colossale : il s’agit non seulement d’installer des systèmes de recyclage, mais aussi d’amener les consommateurs à changer leurs habitudes pour que le plastique ne finisse pas dans la nature, où il restera pendant des siècles – contrairement au papier, qui, lui, disparaît. Bien qu’ils soient possibles, ces deux changements – infrastructurels et comportementaux – pourraient prendre des dizaines d’années, et René assure que, ce temps-là, nous ne n’avons plus.

Le recyclage chimique est bien sûr un domaine de développement très passionnant, qui pourrait révolutionner l’économie circulaire du plastique – mais là encore, il s’agit d’un domaine très jeune et il faudra des années avant qu’il devienne une réalité industrielle. Le papier, en revanche, est déjà le matériau le plus recyclé au monde, ce qui le met dans une excellente position pour satisfaire aux nouveaux objectifs de recyclage ambitieux que s’est fixé l’UE, comme René nous l’explique. « Si nous prenons les chiffres mondiaux du papier et du carton, nous sommes à des taux de recyclage de l’ordre de 70 à 80 % avec un objectif de 90 %, ce qui est très loin devant le taux de recyclage mondial du plastique, qui se situe dans les 14 %. »

Mais loin de Sappi l’idée de diaboliser le plastique. « Nous avons bien sûr besoin de ce matériau – qui est la seule réelle solution dans certains cas – mais il existe des domaines dans lesquels le papier peut et doit jouer un rôle bien plus important. L’ensemble de l’industrie des emballages devrait viser un taux de recyclage de 99 % pour les deux flux : les mono-plastiques et les papiers barrières. Les emballages multicouches seront naturellement abandonnés selon nous, parce qu’ils ne peuvent pas être recyclés » (bien que certaines entreprises travaillent sur leur recyclage).

L’utilisation alternative de biopolymères n’est pas non plus réaliste à grande échelle – du moins pas dans un futur proche. « Se pose aussi la question de l’éventuelle utilisation de matériaux compostables dans les marchés émergents, mais ces matériaux sont plus chers et leur performance n’est pas encore entièrement démontrée. De plus, j’ai peur aussi qu’en proposant des produits compostables, nous encouragerions le consommateur à les jeter dans la nature au lieu de réfléchir aux possibilités de recyclage. »

 

On peut faire plus

Je devrais préciser ici qu’en disant que nous devons composer avec les contraintes du marché actuel, cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas d’ores et déjà envisager un avenir où plus serait possible. Prenons juste l’exemple du papier : les types de solutions barrières dont certains disaient par le passé qu’ils n’étaient pas faisables, sont désormais disponibles dans la grande distribution. Le but de Sappi est de continuer de réduire la quantité de plastique qu’il utilise jusqu’à ce qu’au final (dans un futur très lointain, certes), plus aucune barrière polymère ne soit nécessaire. « Au départ, nous voulions montrer à la planète qu’il était possible de créer un papier haute barrière, explique René. Avec les prochaines générations de ces papiers, la couche barrière sera encore plus fine, sans compromis sur la performance. Nous nous efforcerons aussi d’améliorer la résistance à la perforation par rapport au plastique. »

Pour lui, le plus grand problème n’est pas tant d’arriver à créer des barrières performantes – cela viendra avec les progrès technologiques – que le manque de promotion du papier. La situation idéale, me dit-il, serait la mise en place d’un système de recyclage unifié pour l’UE, avec des instructions claires sur les lieux où les consommateurs peuvent déposer les emballages papier. Enfin, les seuils en Europe doivent être révisés et harmonisés : il devrait y avoir de nouveaux seuils pour autoriser un taux de polymères plus élevé dans les papiers barrières, au risque que la substitution du plastique et des matériaux à base d’aluminium soit impossible dans des régions telles que l’Allemagne, où le taux maximum autorisé est de 5 %. Il ne fait pas de doute que les industriels ont encore du pain sur la planche pour faire accepter les papiers barrières à l’ensemble de l’industrie, mais Sappi est confiant que ces derniers parviendront à conquérir une plus grande part de marché. En conclusion, si le changement est absolument dans l’air, il ne se fera certainement pas du jour au lendemain.

 
Packaging Europe (16 février 2021):
https://packagingeurope.com/sappi-barrier-papers-or-plastics-not-so-simple/